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La nature en ville, des risques sanitaires à ne pas négliger

Risque de transmission de maladies, espèces invasives, risque nuisible, destructions matérielles… De nombreuses espèces installées en milieu urbain représentent chaque année un coût élevé pour la société. En particulier en matière de santé humaine et animale. Loin de remettre en question la végétalisation des espaces urbains et l’idée de ramener plus de nature en ville, des scientifiques alertent sur ces risques, afin d’orienter les politiques des villes vers les solutions conciliant au mieux densité urbaine, villes vertes et santé commune. Notamment par une approche de « santé globale ».


Article du dossier Ville demain, une nouvelle biodiver-Cité ?, publié sur Sciences pour tous




Remettre la biodiversité au cœur de la ville. Ce constat est aujourd’hui largement partagé et les initiatives fleurissent dans les métropoles. L’organisation des Nations Unies se fixe d’ailleurs comme objectif concernant les villes et communautés durables « d’assurer d’ici 2030, l’accès de tous, en particulier des femmes et des enfants, des personnes âgées et des personnes handicapées, à des espaces verts et des espaces publics sûrs ». Un objectif ambitieux, alors que l’urbanisation croissante des dernières décennies s’est accompagnée d’une dégradation et d’une perte importantes des écosystèmes naturels, d’une fragmentation de leurs habitats en milieu urbain. Pour autant, une vision dogmatique de la nature, qui viserait à ramener à tout prix la biodiversité en ville, sans tenir compte des effets potentiellement néfastes pour l’homme, serait d’autant plus risquée. Pour de nombreux scientifiques, il est nécessaire de tenir compte aussi bien des bénéfices, qui sont multiples, que des coûts pour nos sociétés. Et en particulier en matière de santé humaine. Loin de remettre en question le concept de végétalisation des villes, il s’agit plutôt de concilier au mieux densité urbaine, villes vertes et santé commune. En définitive, c’est la question de la biodiversité choisie qui se pose. Entre « la biodiversité que l’on désire et celle que l’on ne désire pas », résume ainsi Bernard Kaufmann, Professeur d’écologie à l’Université Lyon 1.

 

Une nature bonne par nature ?

Les services écosystémiques rendus par la nature sont manifestes et de plus en plus étudiés. Réduction des surchauffes urbaines, gestion intégrée de l’infiltration des eaux en ville, amélioration du bien-être des habitants. Autant de bénéfices avancés pour repenser la ville de demain. Nouvelle fonction révélée par la pandémie Covid-19, la ville apparaît aussi comme un milieu de fabrique de la santé. La recherche scientifique appréhende de plus en plus la fonction restauratrice de la nature, avec des effets positifs sur le stress chronique et la santé mentale. Des études ont ainsi montré que des personnes vivant dans des zones urbaines avec plus d’espaces verts ont un niveau de stress réduit et une perception davantage positive de leur qualité de vie. Les espaces verts urbains favoriseraient également l’activité physique, dont l’impact sur les maladies cardiovasculaires est aujourd’hui démontré. L’émergence ou la réémergence de maladies à transmission vectorielle (paludisme, fièvre du Nil Occidental, virus Usutu…) seraient par ailleurs en corrélation avec la perte de biodiversité [1].

Mais on le voit aussi depuis plusieurs années, la biodiversité qui s’installe en ville est loin d’être toujours choisie. Ainsi, le frelon asiatique ou le moustique tigre, considérés comme espèces invasive en Europe, ont colonisé presque toute la France. D’autres espèces exotiques jugées préoccupantes pour l’Union européenne font aujourd’hui l’objet d’une surveillance encore plus accrue. C’est le cas de la fourmi de feu. Très agressive, elle occasionne une perte de la faune locale et sa piqure, si elle n’est pas létale pour l’homme, reste très douloureuse, en faisant une espèce nuisible. Et c’est sans compter les dommages économiques qu’elle engendre, comme l’endommagement des véhicules agricoles par la présence de ses colonies dans les champs. Aux États-Unis, depuis son apparition sur le territoire, la fourmi de feu a déjà coûté 5 milliards d’euros par an à l’état », précise Bernard Kaufmann. Il en va de même pour la fourmi électrique, jugée dangereuse pour la biodiversité et causant d’importants dégâts matériels – elle s’attaque aux gaines électriques. Aujourd’hui, les autorités européennes préconisent une destruction dans les trois mois après l’apparition de ces espèces sur le sol européen. Sans quoi son éradication devient impossible et les conséquences économiques, sanitaires et environnementales inquiétantes.

Au-delà des espèces invasives, des espèces présentent un potentiel nuisible en ville. Les rongeurs, les tiques, les moustiques constituent des réservoirs de pathogènes et donc autant de risques potentiels de transmissions de maladie infectieuses. Les rats occasionnent également des dégâts matériels, s’attaquant aux câbles électriques dans les logements ou même au béton dans les égouts. D’après certaines études, ils seraient aussi responsables aux États-Unis de près de 25% des incendies non-criminels, avance Virginie Lattard, directrice de recherche INRAE au laboratoire Rongeurs sauvages, risques sanitaires et gestion des populations (RS2GP). Alors davantage de biodiversité et d’espaces verts en ville, cela signifie-t-il davantage de risques pour la santé ? Tout dépend de la façon dont l’on aborde les choses.

 

One health : une approche globale de la santé

Pour Fabrice Vavre, directeur de recherche CNRS au Laboratoire de biométrie et biologie évolutive (LBBE), il s’agit de stratifier les risques et de considérer tous les aspects du problème.  « Quand l’on plante des essences d’arbres non-présentes naturellement dans le milieu de manière inconsidérée, c’est le risque de voir se développer des espèces exotiques, avec également l’arrivée possible de nouveaux allergènes » expose-t-il. Dans le cas des rongeurs, les espaces verts constituent également des zones de nichage pour les rats, précise Virginie Lattard, spécialiste des rongeurs. Or, dans des lieux comme les logements sociaux, la prévalence de la bactérie Leptospira – responsable de la leptospirose – atteint parfois 80% chez les rongeurs. L’implantation d’espaces verts ne va donc pas de soi et doit être pensée en tenant compte de ces risques. « S’il on ne considère pas le problème en amont, au moment de la conception, c’est le risque de voir les rongeurs proliférer, avec des conséquences sur les réseaux urbains, sur la santé humaine, animale et environnementale (du fait de l’utilisation de produit chimique pour la dératisation) », poursuit la chercheuse. La végétalisation relève donc tout à la fois de dimensions sociales, économiques, environnementales, d’architecture urbaine, de paysagisme…
 

 L’approche One Health doit permettre d’éclairer les prises de décision en tenant compte de tous les enjeux, pour tâcher d’arriver aux meilleurs compromis


Une approche qui nécessite forcément des regards croisés. C’est ce que plaide l’approche One Health au sein du projet Shape-Med : considérer simultanément et de manière globale une problématique qui a trait à la santé. « L’approche One Health doit permettre d’éclairer les prises de décision en tenant compte de tous les enjeux, pour tâcher d’arriver aux meilleurs compromis » poursuit Fabrice Vavre, impliqué dans la mise en œuvre du projet Shape-Med porté par l’Université Lyon 1.

Cette philosophie emprunte, entre autres, à la biologie et ses démons darwiniens, l’idée qu’un organisme optimise toutes les facettes de ses traits de vie en fonction de ses ressources. Les ressources pouvant être dépensées par exemple pour la croissance, le maintien ou la reproduction sont toujours limitées, ce qui nécessite des compromis. Transposées à nos sociétés humaines, l’idée du One health est de pouvoir identifier tous les enjeux liés à la restauration de la biodiversité en ville, pour trouver le meilleur compromis en vue d’une décision qui reste, au bout du compte, politique.

 

Se réapproprier la nature en ville

Un message qui résonne avec de nouvelles approches scientifiques qui accordent davantage de place au citoyen dans la fabrique des connaissances. Ainsi, le projet « Collectifs » porté par le Labex IMU vise à valoriser les espaces verts au sein d’une cinquantaine d’habitats collectifs à Lyon. « L’idée du projet est d’évaluer la biodiversité présente dans ces espaces, d’avoir une vision objective de ce qui compte vraiment pour la biodiversité » explique Thomas Boutreux, doctorant au LEHNA, et dont la thèse est co-financée par le Labex Intelligences des mondes urbains (IMU).

C’est aussi dans cette optique que Vincent Raquin, maître de conférences à l’EPHE-PSL et membre du Laboratoire Infections Virales et Pathologie Comparée (IVPC), mène un projet de sciences participatives sur le moustique tigre dans la Métropole de Lyon. L’objectif étant de faire prendre conscience aux habitants qu’il y a des risques pour leur confort et leur santé, et que chacun peut être acteur dans son quotidien pour mieux vivre. Le projet Mous’Team pourrait permettre d’établir une telle cartographie sur la Métropole, mais aussi d’étudier ce moustique pour mieux le comprendre et encourager des comportements de réduction des gites larvaires qui vont limiter son potentiel nuisible et par extension le risque de transmission. Effectués à large échelle, ces bons gestes limiteront le recours aux traitements insecticides qui sont mis en place en situation de risque de transmission vectorielle, liée à la détection de cas humains importés (retour de voyage) ou à l’émergence de cas autochtones d’arbovirose.

Pour le chercheur, il ne s’agit pas pour autant de stigmatiser le moustique tigre. « On n’éradiquera pas le moustique tigre, mais on peut avoir une action locale pour améliorer le bien-être et la santé des habitants », reconnait-il. Et d’ajouter que « l’on se focalise surtout sur son aspect nuisible, mais on a aussi conscience que le moustique tigre a peut-être une utilité au sein de l’écosystème que l’on ignore ».
 

 On a un environnement où tout est connecté. Tout dépend de la façon dont nous interagissons avec cet environnement. On doit prendre ça en compte pour penser global et agir local

 

La ville, nouveau centre d’interaction avec la nature ?

Aborder la biodiversité en termes de coûts et bénéfices est nécessaire si l’on veut construire une ville durable et désirable. Il ne s’agit pas seulement de réserver des espaces ou de mener des politiques de compensations, mais bien de changer le rapport que la ville et ses habitants entretiennent avec la nature. Si la vision d’une nature hostile a longtemps prévalu, à l’inverse, de nombreux chercheurs mettent aujourd’hui en garde contre une « nature rêvée », préférant une approche raisonnée de la nature en ville. Les solutions fondées sur la nature et l’approche One health s’inscrivent dans ce mouvement. « On a un environnement qui est ce qu’il est et tout est connecté. Tout dépend de la façon dont nous interagissons avec cet environnement. On doit prendre ça en compte pour penser global et agir local » ponctue Vincent Raquin.

Mais penser uniquement la biodiversité du point de vue des services rendus à la ville, dans une vision utilitariste et anthropocentrée serait également réducteur. Car aujourd’hui, « la biodiversité est dans un tel état que l’on n’a plus besoin de justifier que l’on s’en occupe pour elle-même. Et si on ne le fait pas, elle risque de se rappeler à nous sous forme de grandes catastrophes », prévient Bernard Kaufmann.

[ Sciences pour tous ]

Publié le 3 octobre 2023